Le spectacle du monde tourmenté, ici et au loin, nous donne le vertige. Nous assistons à un déferlement de forces malfaisantes qui détériorent nos relations sociales autant que les relations entre les peuples. Nous devenons, par la grâce des médias, les spectateurs horrifiés des méfaits que le mal continue de produire dans nos vies, nos relations et les relations internationales (guerre en Ukraine, au Soudan ou encore au Moyen-Orient …) que les instances internationales n’arrivent plus à réguler.
La permanence du Mal
Dans un livre récent, la philosophe Catherine Chalier [1] analyse la permanence du mal qui affecte les espaces et les relations humaines. Inscrivant sa réflexion philosophique dans la ligne des enseignements du judaïsme biblique, elle remarque que l’histoire de l’humanité est marquée de façon constante par la violence. Celle-ci est d’autant plus déroutante qu’elle se présente souvent comme légitime, voire morale, en étant portée par des idéologies qui prétendent incarner le bien et garantir le salut d’un groupe humain contre les autres groupes humains. Nous discernons alors l’origine de ce Mal permanent qui malmène et défigure notre humanité ; il est l’œuvre du Tentateur, du Malin ou encore appelé le Diviseur qui sévit depuis les origines de l’humanité. Il prend fréquemment le visage de l’idéologie malsaine qui pourrit la racine de l’humain par la détestation qu’on porte aux autres. L’œuvre du Diable demeure ainsi la déshumanisation de l’individu et des sociétés.
Le Mal prend le visage de « l’idéologie mondaine »
En reliant le déchaînement du Mal à l’influence des idéologies néfastes qui travaillent l’imaginaire, les opinions et les pratiques sociales de nos contemporains, Catherine CHALIER rejoint le constat que le pape Léon dresse dans son exhortation Dilexi te : « Même les chrétiens, en de nombreuses occasions, se laissent contaminer par des attitudes marquées par des idéologies mondaines ou par des orientations politiques et économiques qui conduisent à des généralisations injustes et à des conclusions trompeuses […] il faut toujours relire l’Évangile pour ne pas risquer de le remplacer par la mentalité mondaine […] nous ne voulons pas sortir du courant vivant de l’Eglise qui jaillit de l’Evangile et féconde chaque moment de l’histoire.[2]». Le Mal se présente de façon massive, structurée et idéologiquement justifié dans des phénomènes comme la guerre, le racisme ou toute forme de mépris pour la vie de l’autre.
« L’exception du bien »
S’appuyant sur la tradition biblique, Catherine Chalier s’appuie sur l’idée qu’il existerait en chaque être humain un “point intérieur” de bonté, une trace originaire du bien liée à la création, une bonté qui ne dépend pas uniquement de la volonté de l’homme mais d’un don reçu du Créateur.
Toute créature humaine est donc capable de bonté et d’amour s’il consent à se dégager des idéologies diaboliques et mortifères qui génèrent le malheur du monde et des humains. La mission des baptisés se définit ainsi comme service de ces germes de bonté enfouis dans le cœur des hommes. Le Concile Vatican II l’attestait : « en proclamant la très noble vocation de l’homme et en affirmant qu’un germe divin est déposé en lui, ce saint Synode offre au genre humain la collaboration sincère de l’Église pour l’instauration d’une fraternité universelle qui réponde à cette vocation » (Gaudium et spes 3). Ce « germe de fraternité », fruit de l’amour créateur, doit pouvoir féconder toute vie humaine et rayonner dans l’environnement des hommes et des peuples. Chaque chrétien doit s’attacher à cette mission.
Le pape Léon s’inscrivait dans cette tradition lorsqu’il s’exprime dans son discours sur la paix au Cameroun : « Le monde est détruit par quelques dominateurs et maintenu sur pied par une myriade de frères et sœurs solidaires … La paix n’est pas à inventer ; elle est à accueillir en accueillant le prochain comme un frère. » (Discours à la communauté de Bamenda au Cameroun, 16 avril 2026)
Œuvrer concrètement à une culture de paix
La foi authentique ne se mesure pas à la ferveur de nos paroles, mais à la force de notre engagement pour la dignité humaine. Être chrétien aujourd’hui, c’est se lever là où d’autres se résignent. C’est refuser la culture de la peur et choisir la fraternité. C’est faire taire en nous toute forme de mépris, de rejet ou de supériorité. Car celui qui regarde son frère avec indifférence ou mépris contredit l’Évangile qu’il proclame.
Nous sommes appelés à être les artisans d’une histoire nouvelle : une histoire de réconciliation, de solidarité, de paix. Cela commence par nos gestes quotidiens : rencontrer avant de rejeter, écouter avant de juger, servir avant de dominer, dialoguer plutôt que condamner. Par notre foi en acte, nous rendons fécond le moment de notre histoire. La foi au Christ est une foi qui ne se contente pas de prier pour la paix, mais qui travaille à la construire.
+ Mgr Jean-Luc BRUNIN, Évêque du Havre
[1] Catherine CHALIER, L’exception du bien, Editions Salvator, avril 2026
[2] Numéro 15.