Les 13 et 14 avril 2026, le pape Léon fait une visite pastorale à l’Eglise catholique en Algérie. C’est une première pour un pape de se rendre en Algérie. Nous pouvons nous interroger sur les enjeux d’une telle visite pour notre vie chrétienne et ecclésiale. Cette note voudrait les évoquer.
L’héritage de Saint Augustin
Le pape Léon est un religieux augustinien. Nul doute que son voyage pastoral vise à s’inscrire dans l’héritage spirituel et ecclésial de saint Augustin, évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba).
Augustin d’Hippone est l’une des figures majeures du christianisme antique, dont l’influence a profondément marqué à la fois la vie spirituelle personnelle et l’organisation de l’Église à la fin de l’Antiquité (IVe–Ve siècle). Son apport se comprend dans un contexte de transition : celui de l’Empire romain devenu chrétien, mais traversé par de nombreuses crises doctrinales, ecclésiales et sociales.
La figure de l’évêque d’Hippone et ses enseignements peuvent être instructifs pour notre situation actuelle. Elle est aussi une période de transition vers un nouvel état de notre société qui semble renouer avec une quête religieuse après une période de positivisme a-religieux. Comme au IVème siècle, notamment chez les catéchumènes dont le nombre est en augmentation, nous sommes appelés à redécouvrir les façons nouvelles d’accéder à la foi, de vivre en chrétien et de s’intégrer à la communauté ecclésiale.
1. Apport à la vie ecclésiale
Notre Eglise traverse une période de crise liée aux scandales qui émanent de responsables de l’Eglise. Faut-il pour autant rejeter tout ce qui peut se vivre de positif dans notre Eglise ? A l’époque d’Augustin, des divergences irréconciliables s’étaient installées dans le peuple chrétien au sujet de l’attitude à adopter à l’égard des croyants qui avaient failli durant la persécution. Face au parti des intransigeants, saint Augustin affirma que l’Église devait rester unie malgré les pécheurs en son sein. Il attestait aussi que la validité des sacrements ne dépendait pas de la sainteté du prêtre. Il a voulu promouvoir une vision universelle et inclusive de l’Église qui ouvrait une perspective de miséricorde. Le pape François a repris une telle position à propos des personnes en « situations dites irrégulières ». La perspective de l’intégration doit demeurer un objectif car « la route de l’Eglise est celle de ne condamner personne éternellement ; de répandre la miséricorde de Dieu sur toutes les personnes qui la demandent d’un cœur sincère » car « personne ne peut être condamné pour toujours parce que ce n’est pas la logique de l’Evangile !1».
2. Apport à l’anthropologie
Augustin développe une anthropologie marquée par la fragilité humaine (péché) et le combat intérieur (volonté divisée). Il décrit l’expérience intérieure du croyant, ce qui en fait un pionnier de la psychologie spirituelle.
3. Apport à la vie chrétienne
Augustin a encore développé une théologie de l’existence chrétienne sous le coup de la grâce de Dieu. Face au pélagianisme, que le pape François a défini comme « la justification par les propres forces de l’homme […], l’adoration de la volonté humaine et de ses propres capacités, qui se traduit par une autosatisfaction égocentrique et élitiste dépourvue de l’amour vrai »2, Augustin affirme que l’homme ne peut se sauver seul et que la grâce de Dieu est absolument nécessaire pour faire le bien et être sauvé.
Cela a des conséquences pour la vie spirituelle : humilité devant Dieu, confiance en la miséricorde divine et Importance de la prière.
4. Apport à la vie spirituelle
Augustin a profondément renouvelé la manière de concevoir la relation à Dieu. Il insiste sur l’intériorité : Dieu se cherche au-dedans de soi, pas seulement dans les rites extérieurs. « Dieu est plus intime à moi que moi-même », c’est une idée centrale de ses Confessions.
Saint Augustin a développé une spiritualité du cœur et du désir. L’homme est fait pour Dieu ; l’inquiétude intérieure (le désir) pousse à chercher Dieu. Cela a influencé toute la tradition chrétienne occidentale (mystique, prière personnelle, examen de conscience).
Un type de présence de l’Église à la société
Lors d’une visite ad limina à Rome, les évêques d’Algérie confiaient au saint pape Jean-Paul II, qu’ils vivaient une situation de minoritaires au milieu d’un peuple majoritairement musulman. « Vous n’êtes pas appelés à faire nombre, leur dit le pape, mais vous êtes invités à faire signe ». La réponse du Saint-Père a durablement fixé les modalités de la présence de l’Eglise au sein de la société algérienne.
Les catholiques ont compris qu’ils n’étaient pas appelés à faire vivre une Eglise dans une position hégémonique, mais une Eglise qui devait être signe de Miséricorde, de Paix et de Fraternité. Cela a déterminé la façon dont les chrétiens se sont situés durant les événements tragiques de la tourmente des années 90 en Algérie. Bien des voix se sont élevées pour les inviter à fuir cette société secouée par des assassinats et des attentats qui ont fait des centaines de morts durant ce qui était une véritable guerre civile.
Il a fallu que les chrétiens approfondissent les raisons du choix de solidarité qu’ils faisaient avec le peuple algérien soumis à la tourmente violente et meurtrière. Il leur fallait dépasser le seul niveau humanitaire de l’amitié pour le peuple algérien de puiser dans leur foi au Christ, les raisons de leur présence maintenue auprès de ce peuple dans la tourmente. Mgr Pierre
CLAVERIE, évêque d’Oran, a exprimé les raisons théologales de la fidélité à servir la présence des chrétiens au sein d’un peuple dont ils étaient, pour la plupart, étrangers. Il en allait de la fidélité et de l’authenticité de leur célébration de la Réconciliation et du Pardon, ainsi que de l’Eucharistie. Il fallait de façon prophétique « témoigner de la réconciliation et de la communion fraternelle sur les lignes de fracture de l’humanité ». Les martyrs d’Algérie ont payé de leur vie ce choix de demeurer auprès de ce peuple traversant la tourmente d’une guerre fratricide. Ils sont allés au bout du don d’eux-mêmes, au-delà de tout ritualisme, pour vivre authentiquement ce que les rites sacramentels signifiaient et les appelaient à vivre en fidélité à leur mission reçue du Seigneur Jésus !
Ce que les chrétiens d’Algérie ont reçu du témoignage de leurs martyrs a considérablement façonné leur relation à la société algérienne. Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran l’exprimait de la façon suivante dans une homélie :
« L’Eglise se trompe et trompe le monde lorsqu’elle se présente comme une puissance parmi les puissances, ou comme une organisation, fût-elle humanitaire, ou comme un mouvement évangélique capable de se donner en spectacle 3 »
Une manière d’Évangéliser
Ce qu’ont vécu les martyrs d’Algérie et ce que vivent toujours les chrétiens d’Algérie que le pape Léon a voulu visiter, est pour les Eglises de notre continent européen, un beau témoignage de « minorité créative ». Le cardinal Jean-Marc AVELINE souligne que c’est un « principe d’inspiration » pour le témoignage en une époque de changement en Occident.
Nous sommes requis, de par notre baptême, à annoncer l’Evangile que le Christ nous confie pour le monde. Nous nous égarons lorsque nous croyons répondre à cette exigence par une recherche de suprématie sur la société, des tentatives de prosélytisme ou une affirmation maladive d’une identité qui s’impose à tous. Partant de l’exemple des martyrs d’Algérie et, singulièrement, des moines de Tibhirine, une autre conception de l’évangélisation se fait jour pour que nous puissions l’adopter dans notre environnement quotidien. Le cardinal AVELINE écrit ceci que nous pourrions méditer et chercher les moyens de vivre cette mission dans notre démarche synodale engagée pour l’avenir de notre Eglise diocésaine :
« La part essentielle de l’activité missionnaire [des frères de Tibhirine] consistait dans la création et le développement de relations de bon voisinage, faites d’attention et de proximité envers les personnes et les familles, dans la simplicité et la fidélité, jusqu’au bout, à cause du Christ Jésus, dont ils ne cachaient pas être les disciples 4»
Voilà quelques aspects de ce que le pape Léon va rencontrer lors de ce voyage pastoral à l’Eglise d’Algérie. Il veut authentifier sa démarche missionnaire et l’encourager pour poursuivre sur ce chemin ouvert pas les martyrs de la foi en Algérie. L’Eglise en France est proche de l’Eglise en Algérie sont proches ; elles sont des Eglises sœurs. Puisse le message que le Saint-Père
adressera à nos frères et sœurs d’Algérie, toucher nos cœurs et nous éclairer pour la démarche de transformation de notre vie ecclésiale dans laquelle nous avançons ensemble.
+ Mgr Jean-Luc BRUNIN, Évêque du Havre
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1 Pape François, Amoris laetitia, 296 et 297.
2 Pape François, Gaudete et Exsultate, n° 57.
3 Cité par le frère Adrien CADARD, op.
4 Jean-Marc AVELINE, Dieu a tant aimé le monde. Petite théologie de la mission. Cerf, Paris, 2023.