Nous entrons dans le temps du Carême alors que beaucoup d’entre nous portent en eux des questions, des inquiétudes, parfois même une forme de lassitude devant l’incertitude de l’avenir. Les repères semblent vaciller, les tensions du monde affectent notre moral, et il peut arriver de nous demander : vers où allons-nous ? Que pouvons-nous vraiment faire, à notre place, dans ce moment tourmenté de notre histoire nationale et internationale ?
C’est précisément dans ce contexte que le Carême peut prendre tout son sens. Ce n’est pas une parenthèse spirituelle hors du monde, ni un temps de repli sur soi déconnecté des réalités où nous sommes engagés. La période de Carême est celle d’un un chemin de conversion qui nous apprend à regarder la réalité avec les yeux du Christ, à accueillir notre époque non comme une menace, mais comme un lieu de grâce. Comme nous y invite le pape Léon, il s’agit pour nous de « rendre fécond le moment de l’histoire » que nous vivons. (Dilexi te, 15).
Rendre fécond ce moment éprouvant que nous vivons, c’est d’abord croire que Dieu n’a pas déserté notre histoire personnelle et collective. C’est croire qu’Il agit encore, discrètement mais réellement, dans nos familles, nos communautés, nos engagements, et même au cœur de nos craintes, de nos désillusions et de nos épreuves. Pour rendre fécond le moment de notre histoire, il nous faut éviter de céder au découragement, pour entrer dans une résistance et une espérance active.
Dans la prière à laquelle nous nous adonnons avec plus de ferveur en cette période de Carême, nous réapprenons à nous tenir devant Dieu dans la confiance. Nous déposons nos peurs, nos doutes, nos fatigues, et nous laissons le Seigneur purifier notre regard et nous encourager, c’es-à-dire déverser du courage dans nos cœurs. Dans le silence, dans une écoute plus attentive de la Parole, nous découvrons que Dieu nous précède déjà et qu’Il est à l’œuvre dans ce que nous redoutons.
Par le jeûne, nous consentons à nous défaire de ce qui nous encombre, de ce qui nous replie sur nous-mêmes. Nous faisons ainsi place à l’essentiel dans notre vie. Nous apprenons la sobriété du cœur, qui nous rend plus libres, plus disponibles et plus attentifs aux autres.
Par le partage, nous transformons notre inquiétude en gestes concrets de fraternité. Nous devenons, pour ceux qui nous entourent, des signes visibles de la tendresse de Dieu. Nous comprenons que l’histoire ne se transforme pas seulement par de grandes décisions, mais par une multitude de petits actes de charité.
Ce Carême est une invitation à passer de l’inquiétude à la fécondité, de la peur à la confiance, de l’isolement à la communion. Il nous appelle à être, là où nous sommes, des artisans d’espérance.
Dans nos paroisses, nos services, nos mouvements, dans nos familles et nos lieux de travail, nous pouvons choisir de vivre ce temps comme une occasion de renouvellement. Non pas en attendant que les circonstances changent, mais en laissant le Christ nous changer nous-mêmes.
L’histoire que nous traversons n’est pas seulement un contexte à subir, elle est une terre à cultiver. Le Carême nous donne les outils pour la labourer en profondeur, afin que Pâques y fasse naître une vie nouvelle.
Que ce chemin vers Pâques nous aide à ‘rendre fécond le moment de l’histoire que nous vivons’, en devenant des témoins paisibles, courageux, confiants et engagés de l’Évangile.
En vous renouvelant l’assurance de ma communion dans la prière avec chacun et chacune de vous, je vous souhaite un saint et fécond Carême.
Mgr Jean-Luc BRUNIN, Évêque du Havre